Mémoire, Mémoire (Part 6)
Les feuilles tombent déjà. C'est depuis quelques jours l'antichambre de la morte saison. L'automne prend place, le vent est froid, et moi, je sombre. J'ai les pieds au bord de sa tombe, au milieu des fleurs mortes, dans ce monde de plastique j'essaie de vaincre le mensonge. De quoi sommes-nous certains, ici, en ce monde, de quoi sommes-nous certains?
Le ciel se couvre, le vent se lève, et les cordes de l'automne semblent tout à coup vibrer avec plus de ferveur. C'est tout un orchestre qui couve les morts. Entre les tombes, entre les pierres, un murmure court et trébuche - mes larmes sont des fantômes sur mon visage - ce murmure, ce secret chuchotement, comme d'une obscure messe des centaines de voix semblent s'élever. Et dans ce cœur d'épitaphes mes pleurs sont de perles, sous la pluie, sous l'orage il n'existe aucune larme, ce cristal salé entre en scène comme un souffle de banalité, comme une ombre de souvenir laissant place à une silhouette plus menaçante, celle de l'oubli.
Et ce spectre, devant mes yeux, c'est l'enfant éternel qui me sourit. Dans son regard pas l'ombre d'un malheur, juste le flou d'un mensonge maladroitement dissimulé. Est-ce sa fragilité, cette faiblesse infime qui parait comme d'une extraordinaire innocence? Est-ce de la douleur? Ce n'est qu'un souvenir, et la mémoire tue.
C'était il y a quatre jours, son cercueil était noir, et lui était de la couleur du marbre. Il n'y eut pas de clocher, pas de prêtre, pas de prière, ni la glace hypocrite de quelques chuchotements, pas même l'espoir d'un au-delà. Tout s'est fait sans Dieu. Il n'y avait alors le pesant silence de son cadavre.
Où est-il parti?
J'ai regardé dans le ciel, il n'y avait pas une étoile de plus, pas même une comète, ni une seule trainée de poussière blanche.
Juste trois lignes dans un journal.
La page des morts.
Et s'il est une étoile, il est prisonnier de ses yeux. S'il est une comète, il l'est juste en mon cœur, glacial et brûlant. S'il est une trainée de poussière, il est cette ombre blanche, dans son cercueil, qui nourrit les vers.
Et la seule marche funèbre était celle de nos pas.
Attends, Phileas, j'ai trop peur de la triste vision que tu auras de cette histoire, de ces cadavres, tout cela est tellement absurde, n'est-ce pas?
Je me suis imaginé cette scène tellement de fois que la vivre réellement était quelque chose d'effroyable. Tandis qu'on le plaçait en cercueil comme un pantin en boite, il me semblait que c'était mon cœur qu'on exilait sous terre. Car il m'était résolument impossible d'oublier qu'au moment de se pendre, c'était à moi qu'il pensait.
Je m'étais écarté de la foule. Moi l'assassin attendait d'être seul pour affronter sa tombe. Je les voyais pleurer, je les voyais souffrir, et c'est mon ombre qui planait sous toutes ses larmes. Leurs sanglots étaient avec l'automne la confirmation d'un deuil. Adieu la vie, Adieu bonheur, Adieu sa vie, Adieu.
Et maintenant, Phileas, et maintenant?
De quoi es-tu certain?
Es-tu vraiment vivant?









